L’illusion romanesque : ATTENTION FRAGILE

mardi 16 août 2011
par  Nicolas Kempf
popularité : 37%

Une fois n’est pas coutume, nous allons nous emparer d’un joujou d’universitaires, pour voir s’il ne pourrait pas aider de jeunes auteurs plongés dans leur récit jusqu’au cou.
Faites entrer (roulement de tambour)… l’illusion romanesque !

Cette composante du texte littéraire en est sans doute la plus mystérieuse. Et pourtant, c’est pour se payer une petite tranche d’illusion romanesque que des millions de gens de par le monde lisent des romans, des nouvelles, vont au théâtre etc.
Comment la fabriquer ? Cela ne s’enseigne pas, et ce sera à vous, écrivain, de l’apprendre petit à petit.
Comment la bousiller ? Là, les moyens sont légion. Apprenez à ne pas les employer…

 Définition

Cervantès, Flaubert, et quelques autres l’ont dénoncée. Platon en a fait le mal incarné. Mais l’illusion est l’essence de la fiction. Sans illusion, pas d’identification. Le lecteur n’est pas captivé, et le texte s’étale comme une crotte sous la semelle du promeneur distrait.

L’illusion romanesque, c’est ce fragile phénomène qui fait que, tout en lisant, nous vivons la vie racontée par le texte. Nous voyons ce qui est décrit (et même ce qui ne l’est pas), nous sentons les odeurs, nous aimons ce qui nous est donné pour aimable, et vice-versa. Le temps du livre, nous sommes le livre.

L’illusion, pour les critiques vingtièmistes, déconstructeurs de tout et du reste, est sÅ“ur de fausseté, d’esbroufe.
Quand les rêveurs des « littératures de l’imaginaire » parlent d’illusion, au contraire, il s’agirait presque de magie…
Pour ma part, j’y vois un phénomène simple, naturel. La littérature n’a pas à rechercher ni à empêcher l’illusion. L’illusion est sa chair. L’écrivain doit s’en accommoder, et en tirer le meilleur.

 Exemple

Prenons un écrivain. Un vieux, déjà bardé de beaux tirages, enjolivé de prix littéraires. Un noueux ; un cep.

Imaginons qu’il a l’idée d’écrire un magnifique thriller, une histoire, glauque à souhait, de prise d’otages par deux crétins psychopathes. L’idée est bonne, les personnages bien fichus, la maîtrise du vieux bonhomme lui permet de mener son lecteur par le bout du nez, d’une péripétie à l’autre.

Et maintenant, glissons dans son esprit ramolli des idées intello-déconstructivistes. Voilà que notre bonhomme va se mettre à « ajouter des couches narratives » à son roman.

D’abord, il met en scène l’auteur de l’histoire, en train de l’écrire, c’est à dire lui mais pas tout à fait.

Ensuite, il introduit des moments de « flow of consciousness », de la pensée transcrite, du monologue sans ponctuation. Et pour bien corser le tout, il fait parler alternativement tous ses personnages de cette manière.

Enfin, il ajoute à son dénouement un dénouement gigogne, qui annule le premier : « tout ceci n’était pas vraiment vrai, c’était du cinéma ». Et il pousse la chinoiserie jusqu’à rajouter une troisième fin : « tout ceci n’était pas du cinéma, c’est ce qu’on a fait croire à ces gens ».

Vous obtenez un gloubi-boulga innommable, un bricolage hybride, entre le roman d’angoisse et le nouveau-roman. C’est à dire rien de lisible.

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Il y a cinq minutes, c’était un magnifique oiseau au plumage chatoyant…
… et maintenant c’est un piteux poulet de batterie.

Ce roman, il existe, il a été édité. Je l’ai vu, j’ai même travaillé à sa publication. Jamais il n’a été possible de faire revenir l’auteur de son entêtement : ce livre, il le voulait tel qu’il était, avec tous les chichis expérimentaux qu’il y avait mis. Cela restera une des plus grandes frustrations de ma carrière.

D’un thriller qui aurait pu vous prendre aux tripes, vous laisser vidé comme un poisson, il a fait un monstre, auquel personne n’accorda une once d’attention.

 « Fautes d'illusion »

Il ne s’agit pas pour moi, évidemment, de rejeter les expérimentations du roman. Tout roman est expérimental. Mais il est des expériences qui ne marchent pas, d’emblée. Aucun physicien n’essaierait de produire du charbon avec de l’eau, n’est-ce pas ? Eh bien tout ce qui, en matière d’écriture, détruit l’illusion est, je pense, parfaitement absurde.

Gardez-vous comme la peste de ces idées qui vous semblent géniales, et qui vont gâcher vos 300 pages de bon texte. Gardez-vous de tout ce qui interrompt la lecture, de tout ce qui distrait l’attention du lecteur.

Ces tentatives, que j’appelle franchement des « fautes » se répartissent en trois grandes catégories : les fautes de distance, les fautes de mesure et les fautes de compréhension.

Fautes de distance
(lorsque la distance entre le texte et le lecteur lui est brutalement rappelée)

  • les adresses incessantes au lecteur, le cabotinage d’auteur ;
  • les propositions alternatives (par exemple, tout ce qu’un personnage aurait pu devenir) ;
  • les erreurs de registre, les erreurs de niveau de jugement des personnages (un idiot qui comprend tout parce qu’il faut bien que l’intrigue avance), les erreurs de niveau culturel des personnages ; l’attribution de noms impossibles, décalés ou ridicules aux lieux, aux personnages ;
  • le « deus ex machina » ;
  • les similitudes de scènes, de situations, tout ce qui donne une impression interne de « déjà-lu » ;
  • les prises de positions trop visibles, qui font passer le reste du texte pour un prétexte.

Fautes de mesure
(lorsque l’auteur commet une incongruité)

  • l’exagération sous toutes ses formes (par exemple sexuelle : les pyramides humaines façon marquis de Sade) ;
  • les incohérences de toutes tailles (pourquoi Luke et Obi-wan décident-ils d’apporter les plans à la princesse à Aldorande, alors qu’elle est aux mains de l’Empire et peut se trouver détenue n’importe où dans la galaxie ?) ;
  • une variété d’incohérence : les anachronismes ;
  • les passages de peu d’intérêt (typiquement : les descriptions vestimentaires exhaustives et systématiques) ;
  • les digressions (lorsque trop fréquentes, trop longues ou trop « philosophisantes ») ;
  • un style qui se fait remarquer (par des répétitions, des fautes de registre, des préciosités…)

Fautes de compréhension
(lorsque le texte ne « communique » plus. La lecture en est gênée et s’interrompt.)

  • le pseudo-« style brut », ce fameux style qui est censé rendre les pensées d’un personnage, et qui se traduit (au point d’en devenir cliché) par la suppression de la ponctuation.

 Exception !

Bien sûr, il y a aussi des cas où tout ceci est complètement faux ; sinon, ce serait bien désagréable, n’est-ce pas ?
Il est des situations d’écriture où le cabotinage, l’incongruité, l’anachronisme et toutes ces fautes deviennent des ornements, des joliesses. J’ai parlé du... (re-tambour) : burlesque ! De l’humour !

Lorsque votre texte a une visée humoristique, la plupart des décrochements d’illusion romanesque seront permis, voire encouragés.

N’hésitez pas à en user, mais souvenez-vous d’une chose : vous vous ferez un copain de votre lecteur, vous le trimballerez où vous voulez, mais jamais vous ne pourrez le captiver, le tirer hors de lui-même. Le faire se sentir autre.

Illusion ou humour ? Devant chaque nouvelle page blanche, le choix s’offre à vous.
Réfléchissez avant de prendre la décision, et surtout… ne changez pas d’avis en cours de route.


Ma petite liste n’est sans doute pas exhaustive. Alors dites-moi un peu : quel est votre plus beau « gadin de lecture » ? Qu’est-ce qui vous a le plus brutalement ramené à la réalité, alors que vous étiez plongé dans une belle histoire ?


Commentaires

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L’illusion romanesque : ATTENTION FRAGILE
mardi 16 août 2011 à 18h34 - par  Joffroy Rudel

Un article tout à fait juste ! J’ai également fait l’expérience de ce type de rupture dans un roman de Diderot. Même si j’apprécie ses ouvrages en général, je n’ai pas supporté les interventions du narrateur dans Jacques le fataliste. Je trouvais qu’elles nuisaient au bon déroulement de l’histoire car elles m’en détournaient un instant avant de m’y replonger à nouveau. Je préfère, comme le souligne Edmond Rostand, un Villebois-Mareuil - un véritable conteur - qui, l’air de rien, me fait « sortir du collège de la vie » !

A mon avis, Eric-Emmanuel Schmitt parvient avec succès à alterner les histoires dans son roman La Part de l’Autre. En effet, le suspense se trouve attisé par la reprise soit d’un récit soit de l’autre. Il maîtrise à merveille la fin de chaque partie, au moment où l’histoire de l’autre reprend, pour tenir son lecteur en haleine. La frustration de quitter l’histoire de l’un est compensée par la satisfaction de retrouver l’histoire de l’autre et vice-versa.

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mardi 16 août 2011 à 21h49 - par  Nicolas Kempf

Merci pour ces nouvelles pistes, Joffroy !

C’est vrai qu’on ne peut pas lire Diderot comme de la fiction, sinon le risque est grand d’en sortir très déçu.

Merci pour la piste Eric-Emmanuel Schmitt.
Quelqu’un d’autre confirme ?

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L’illusion romanesque : ATTENTION FRAGILE
mardi 16 août 2011 à 05h59 - par  Mellumiere

Article très intéressant ! En y réfléchissant bien, j’ai moi-même vécu ce genre de « décrochage », surtout dans des romans qui mettent en scène plusieurs personnages principaux en alterné. Il arrive souvent dans ce genre de roman que l’auteur termine un chapitre sur un moment fort avec un de ses protagonistes et raconte les aventures d’un autre dans le chapitre suivant... Il faut que l’auteur réussisse à me captiver rapidement avec la deuxième histoire, sinon je « décroche », voire je m’ennuie parce que tout ce que je veux, c’est savoir ce qui est arrivé au premier personnage !

Je pense que le meilleur exemple, s’il en est un, est « Le Seigneur des anneaux » de J.R.R. Tolkien. Passer une centaine de pages avec Sam et Frodon et les quitter en moment de détresse pour ensuite attendre cent cinquante autres pages moins palpitantes avant de savoir ce qui leur est arrivé, c’est l’horreur !

Les interminables descriptions me font aussi cet effet. Autant dire que tout ce qui brise ou ralenti le rythme d’une histoire refroidi beaucoup mon ardeur envers celle-ci et m’incite parfois même à refermer le livre.

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mardi 16 août 2011 à 09h22 - par  Nicolas Kempf

D’accord ; je complèterai ma liste dans ce sens en ajoutant :

  • baisses de tension dramatique (notamment quand la focalisation passe d’un personnage à l’autre)
  • usage abusif des descriptions

Pour la baisse de tension dramatique, le livre qui, d’après moi, évite le plus magistralement cet écueil est « Hypérion » de Dan Simmons. Il y a 3 ou 4 histoires alternées, et chacune vous captive à tour de rôle, au bout du deuxième paragraphe. Du grand art !

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